Pourra-t-on toujours dormir malgré les canicules ?

Sans action politique, le sommeil pourrait devenir un nouveau privilège. Comment garantir à chacun, demain, les conditions nécessaires pour bien dormir, quel que soit son milieu social ou son lieu de vie ?

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Nous allons connaître des périodes de chaleur de plus en plus intenses et longues. En particulier les températures nocturnes pourraient rester hautes pendant l’été, laissant de moins en moins de possibilités aux corps et au logement de se refroidir. Cela risque de compliquer l’endormissement autant que d’altérer la qualité du sommeil, fragilisant notre état physique et mental. Le sommeil risque donc de devenir de plus en plus difficile à préserver dans les décennies à venir.

Face à la dégradation projetée de nos nuits, il ne suffira pas de demander à chacun de mieux supporter la chaleur et de s’équiper individuellement, au risque de laisser une large part de la population de côté. Il faut plutôt se demander comment garantir collectivement la possibilité de dormir dans des conditions acceptables. Le sommeil devient ainsi un enjeu politique : chacun doit pouvoir disposer de conditions permettant de dormir suffisamment, y compris lorsque les températures deviennent extrêmes.

Vers un droit au confort d’été dans les logements

Tout d’abord, il est nécessaire de reconsidérer ce que l’on peut considérer comme un logement habitable. Un logement qui n’est pas en mesure d’offrir un niveau suffisant de fraîcheur la nuit pourrait ainsi être qualifié d’indécent. Il faudra non seulement le prendre en compte dans les nouvelles constructions et les rénovations, mais on pourrait progressivement aller jusqu’à exclure de la location les logements qui ne peuvent pas garantir ce confort, ou au moins à renforcer les droits de recours des locataires dans ce genre de situations.

Cela suppose d’obliger les propriétaires à adapter les bâtiments, mais aussi de les aider à financer ces transformations. Toute aide devra cibler en priorité les ménages les plus vulnérables, avec le moins de ressources financières. Les protections solaires extérieures, l’isolation thermique pensée pour le confort d’été, les brasseurs d’air, la végétalisation des cours d’immeubles et des jardins, doivent ainsi devenir des éléments ordinaires dans tous les logements.

Rafraîchir l’espace public pour rafraîchir les logements

La capacité d’un logement à rester frais dépend aussi de son environnement. En effet, plus la ville accumule la chaleur pendant la journée, moins elle offre de possibilités de rafraîchissement pendant la nuit. L’adaptation doit donc aussi porter sur l’espace public : végétaliser les rues, les toits, les façades et les cours, créer des espaces ombragés et permettre une meilleure circulation de l’air. On ne pourra pas totalement rafraîchir les villes, qui resteront globalement chaudes pendant les périodes de canicules. Mais chaque degré gagné à l’extérieur se traduira par un gain de confort dans les logements, et favorisera le rafraîchissement nocturne des logements.

Cette transformation des villes doit être associée d’une politique ambitieuse, pensée à l’échelle de la France pour ne pas devenir un nouveau facteur de ségrégation sociale. Si seuls certains quartiers bénéficient d’espaces publics frais, l’adaptation climatique risque d’accroître encore les inégalités. Le risque existe alors de voir apparaître des quartiers particulièrement recherchés parce qu’ils sont plus vivables en été, avec une augmentation du prix de l’immobilier. Cela pourrait donc générer une nouvelle forme de gentrification en excluant les classes défavorisées vers des quartiers où le rafraîchissement nocturne est impossible.

Contenir le réchauffement des espaces publics nécessite aussi de contrôler le déploiement de la climatisation. Celle-ci peut en effet aggraver la chaleur urbaine en rejetant vers l’extérieur la chaleur extraite des logements. La climatisation peut cependant être nécessaire pour maintenir l’habitabilité de certains espaces, notamment les lieux collectifs. Le déploiement de la climatisation doit ainsi être priorisé pour bénéficier au maximum de personnes en nuisant au minimum.

Organiser l’accueil au-delà des cercles sociaux personnels

Même après adaptation, certains logements resteront trop chauds lors des épisodes extrêmes. Il faut donc prévoir un moyen d’accueillir les personnes dont le logement n’est pas adaptable à courte échéance. Dormir dans les appartements sous les toits en zinc paraît par exemple hautement improbable tant que l’on ne pourra pas envisager une évolution de l’architecture extérieure dans ces bâtiments.

Les personnes disposant d’un logement plus frais pourraient ainsi accueillir temporairement celles dont le logement est trop chaud, qu’il s’agisse de proches, de connaissances ou de voisins, par exemple à l’échelle d’une copropriété. Mais se contenter de se reposer sur les moyens sociaux individuels risque d’aggraver les inégalités existant entre les habitants. En effet, chaque personne est tributaire de son réseau de sociabilité. Plus un milieu social est précaire, moins il dispose de moyens d’accueil mutuel suffisant en son sein.

Il est donc nécessaire d’imaginer des systèmes permettant l’accueil mutuel à une échelle qui dépasse les cercles sociaux individuels. Une telle organisation de l’accueil pourra être portée par des associations en collaboration avec la puissance publique.

Créer des refuges publics où l’on puisse réellement dormir

L’organisation de l’accueil mutuel pourra subvenir aux besoins d’une partie de la population, mais pourrait aussi être compliqué par la moindre mobilité des habitants. En effet, ceux-ci doivent souvent trouver des moyens de relogement à proximité de leur lieu de résidence et donc de leur lieu de travail et de l’école des enfants.

Au-delà d’organiser l’accueil mutuel pendant les périodes de canicule, la puissance publique pourrait ainsi également penser l’équipement et le déploiement de véritables refuges climatiques de nuit. Il s’agirait de bâtiments publics équipés pour accueillir la nuit et permettre de bien dormir : lits, sanitaires, sécurité, intimité, obscurité, silence. Leur maillage sur le territoire pourrait permettre à chacun de trouver une solution de proximité, sans surcoût.

Les collectivités pourront notamment mobiliser une partie des bâtiments publics, comme les écoles pendant la pause estivale, les salles municipales ou encore des équipements sportifs, si tant est qu’ils soient adaptés ou adaptables aux chaleurs. Au-delà des bâtiments publics, la collectivité pourrait également s’appuyer sur une partie du parc privé.

Par exemple, la collectivité pourrait mobiliser les bureaux climatisés, résidences secondaires, meublés touristiques, appartements vacants, ou encore tout logement inoccupé pendant la période estivale. Qu’il s’agisse de coopération avec les propriétaires ou de réquisition, la puissance publique doit se charger d’assurer à tous les moyens de dormir dans des conditions convenables.

Cela permettrait d’éviter que l’accès au sommeil ne devienne une véritable « marchandise » inaccessible à une large partie de la population. En effet, il existe un risque à ce que la fraîcheur devienne une denrée rare, suscitant des intérêts spéculatifs.

Adapter le quotidien au sommeil et inversement

Si les nuits resteront globalement plus difficiles, il va être essentiel de faire évoluer le rythme de la journée, au risque sinon d’aggraver les conséquences physiologiques et psychiques liées à la perte de sommeil. Dans les emplois dont le cadre de travail ne pourra pas être adapté aux fortes chaleurs, l’après-midi pourrait être partiellement chômée. Pour les autres travailleurs, qui bénéficient d’un cadre de travail mieux rafraîchi, l’après-midi pourrait être aussi l’occasion de récupérer un sommeil insuffisant pendant la nuit par une sieste.

Une partie des activités qui auraient dû être réalisées dans l’après-midi pourront être décalées vers la matinée ou la fin de journée. Mais décaler la charge de travail ainsi, sans la réduire, pourrait venir empiéter sur la vie personnelle des travailleurs en entamant leurs soirées, et en rognant sur le temps dédié à eux-mêmes ou à leurs proches. Cela n’est donc pas souhaitable, et il reste possible de s’organiser autrement : les périodes de chaleur pourraient plutôt devenir plutôt des périodes où l’on travaille globalement moins (voir article dédié).

Conclusion : pourra-t-on toujours dormir malgré les canicules ?

La réponse dépendra moins de notre capacité individuelle à supporter la chaleur que de notre capacité collective à garantir des conditions de sommeil acceptables. Face à l’intensification des nuits chaudes, le sommeil doit être considéré comme un besoin essentiel auquel chacun doit pouvoir accéder dans des conditions suffisantes. Garantir ce droit suppose d’améliorer le confort d’été des logements, de rafraîchir l’espace public, d’organiser des formes d’accueil pour les personnes les plus exposées et de créer de véritables refuges climatiques accessibles la nuit.

Il faudra également adapter le travail et les activités quotidiennes aux nouvelles contraintes thermiques. L’enjeu n’est donc pas seulement de trouver des moyens de mieux dormir pendant les canicules, mais de faire en sorte que le changement climatique ne transforme pas le sommeil en privilège réservé à ceux qui peuvent s’offrir un logement frais, la climatisation ou un environnement de vie plus favorable.

Illustration de l’article : pexels-cottonbro-6944005